Le Pupitre portatif
- 30 oct. 2017
- 5 min de lecture
Le pupitre sur lequel écrit le copiste pouvait être facilement transportable ; c’est-à-dire, qu’à l’inverse du pupitre sur pied, plus massif et donc plus lourd, et qui était fixe, solidaire du pied, le pupitre portatif pouvait se poser sur les genoux ou bien sur tout autre meuble, notamment une table et une escabelle. Les images ne le montrent pas toujours, mais de cette manière, des outils pouvaient être posés sur la table où reposait le pupitre portatif. Ceci permettait d’avoir tout le nécessaire à disposition, alors que le pupitre sur pied permettait seulement de fixer ou ficher l’encrier (le cornet).
C’est aux XIe et XIIe siècles et dans le Saint-Empire Germanique (en Autriche actuelle, à l’abbaye de Saint-Florian dans le nord du pays et au monastère d’Admont, situé presque sur la même latitude que Saint-Florian, dans le centre de l’Autriche) que le pupitre portatif apparaît, si l’on en croit l’iconographie.
Notons l’inclinaison des pupitres. Voici les exemples…
Tout d’abord, le pupitre en forme de triangle-rectangle.
Dès le XIe siècle, un exemple très parlant, montre bien ce vif intérêt pour le pupitre portatif. Il sert notamment à copier du texte tandis que le pupitre sur pied supporte le texte qui sert de modèle. Ce travail d’écriture se fait sur un bifeuillet ouvert.L’évangéliste tient un canivet (don la lame se termine par une forme concave et surmontée d’une petite sphère) de la main gauche et une plume d’oie, blanche, à moitié ébarbée, tenue de la main droite. Sous la double page, un linge rouge (le bureau) recouvre le pupitre portatif, sans doute pour éviter que la rugosité du bois n’entrave la fluidité de l’écriture. Sur le bord droit du meuble, un cornet (sans doute tronqué) est fiché dans ce qui pourrait être une mini-tablette. Celle-ci est de la même couleur que la corne. Elle pourrait donc être de la même matière. Nous voyons aussi, mais plus symboliquement, un serpent enroulé autour du pupitre sur pied et qui tient dans sa gueule une autre corne-encrier.
Nous avons mesuré le degré de l’angle d’inclinaison du pupitre et il fait 35°. Au XIe siècle, cet angle d’inclinaison influence sans doute le début de l’écriture gothique, comme le pensent certains codicologues.

Evangéliste, Abbaye augustienienne de saint Florian en Autriche, XIe siècle, Augustiner-Chorherren Stift Codex San-Florianensis III, 1. f.45v, folio 46r
Un autre exemple aux XIe-XIIe siècles est encore visible. Cette fois-ci, c’est un moine qui écrit su le pupitre portatif. Celui-ci a un angle d’inclinaison de 40°. Notons que ce copiste a un jeu de main étrange puisqu’il passe sa main gauche tenant le canivet (dont la forme de la lame est proche de l’exemple de Saint-Florian) sous sa main droite qui écrit avec une plume rouge. Si l’on essaie de refaire le geste, nous pouvons penser qu’il prend appui pour écrire avec sa main droite, sur sa main gauche, elle-même prenant appui sur le couteau et sur le pupitre. De cette façon, il écrit bien à main levée mais en ménageant son effort et en reposant un peu sa main droite. La corne-encrier est aussi figurée, cette fois-ci, entière. Le moine écrit sur un feuillet simple et non pas sur un double feuillet. Il n’y a pas non plus de linge sur le pupitre. Cependant, comme dans l’autre exemple, celui-ci est posé sur son genoux gauche. Il est difficile de dire qui de l’abbaye de Saint-Florian ou du monastère d’Admont a inventé ce pupitre portatif. Peut-être que ce moine représenté à Admont en est le concepteur (?).

Moine écrivant, XIe-XIIe siècles, Bibliothèque d’Admont.
Un autre exemple, du XIIe siècle, s’apparente à ce nouveau mobilier, mais il semblerait que dans ce cas, le pupitre portatif soit posé sur un un pilier. (Les conservateurs de la bibliothèque d’Admont ne voient pas un pupitre portatif). Le fait de le posé ainsi est peut-être plus confortable pour écrire, tout du moins plus stable. Il n’y a pas besoin de le tenir en équilibre sur un genou. Là le moine travaille bien sur son texte ; il est courbé avec ces outils d’écriture. La corne-encrier est aussi figurée. L’angle d’inclinaison du pupitre est de 40°.

Moine, XIIe siècle, Admont (Autriche) Stiftsbibliothek Codex Admontensis 33 folio 1
Les 3 pupitres portatifs que nous avons trouvé, forment un angle droit à 90° et un autre angle droit à 100°. L’écriture a donc un support rigide et une inclinaison variable.
Entre le XIIe et le XVe siècle, nous n’avons pas trouvé de représentations de copistes avec des pupitres portatifs. Généralement, une planche est fixée sur une colonne (dont la nature reste à déterminer, en bois ou en pierre ?) ou bien le pupitre sur pied pourrait-être d’un seul tenant.
Au XVe siècle, les escabelles (sortes de bancs d’abord étroits puis larges et hauts, qui pouvaient faire ici office de table) sont les meubles sur lesquels on trouve posé le pupitre portatif. Vers 1500, une table pouvait remplacer l’escabelle.
Nous avons trouvé ces sources iconographiques. Dans ce saint Matthieu peint vers 1470 en Bourgogne (?), le pupitre portatif a un angle d’inclinaison de 45°. Il est posé sur un meuble qui n’est pas ici une escabelle. Sous le pupitre, une feuille de parchemin est posé entre le support d’écriture et le bois du pupitre. Un feutre vert qui est censé reposer la vue d’après Barthélemy l’anglais, est posé sous le pupitre. L’écriture du manuscrit est une gothique textura quadrata.
Saint Mathieu, vers 1470, Bourgogne (?), Besançon, Bibliothèque municipale Ms. 93 folio 19
Dans l’exemple suivant, l’angle d’inclinaison du pupitre portatif est de 50°. Est représenté Plutarque (philosophe romain du Ier-IIe siècle) dans les années 1500, sans doute sous les traits de Simon Bourgouyn, le traducteur en français du manuscrit de La Vie de Pompée (ouvrage traduit d’après une source latine certainement celle de Lapo di Castiglionchio) (d’après ce portrait de Simon, on pourrait aussi le voir représenté au folio 184r du BnF français 732, une autre Vie de Pompée). Le texte est écrit en cursive gothique. La grande feuille de parchemin tombe de l’autre côté du pupitre comme pour Jean Miélot que nous verrons ci-après. Le pupitre portatif repose sur une table à tréteaux.

Plutarque, Histoire de Pompée, Paris, Simon de Bourgouin, c.1500, La Haye, 134C19 folio 078v
Dans cet autre exemple antérieur au précédent, l’inclinaison du pupitre est de 65°. Le haut de ce meuble forme un rebord plat. Cette représentation de saint Marc est issue du même manuscrit que celle de saint Matthieu. Le pupitre portatif repose sur ce qui pourrait être une escabelle haute.

Saint Marc, vers 1470, Bourgogne (?), Besançon, Bibliothèque municipale Ms. 93 folio 20v
Un autre genre de pupitre est toujours en forme de triangle mais cette fois-ci en forme de triangle isocèle (dont les deux côtés sont égaux).
La célèbre enluminure en grisaille représentant Jean Miélot dans son étude, le montre écrivant sur un parchemin qui s’enroule (un rotulus). L’écriture du livre est en cursive gothique. Le meuble sur lequel est posé le pupitre portatif est une escabelle large et haute mais dont le petit motif d’arcature ajouré, en bas est nettement reconnaissable.
![vie_et_miracles_de_notre_[...]miélot_jean_btv1b8451109t_49](https://static.wixstatic.com/media/1b97f0_2a6ff2f740b3412d8fa814827ba201a0~mv2.jpg/v1/fill/w_980,h_880,al_c,q_85,usm_0.66_1.00_0.01,enc_avif,quality_auto/1b97f0_2a6ff2f740b3412d8fa814827ba201a0~mv2.jpg)
Jean Miélot, Vie et Miracles de Notre-Dame, 1456, Audenarde, Paris, BnF français 9198 folio 19r°
Une autre enluminure montre ce genre de pupitre portatif avec devant un lutrin qui le surplombe.

Jacques de guise, XVe siècle, Paris, Bibliothèque Sainte-Geneviève Ms 809 folio 2r.

Saint Marc, Livre d’Heures à l’usage d’Utrecht, c. 1495, La Haye 135 G 19, folio 29v.
Pour conclure, aux XIe-XIIe siècles, le pupitre portatif pouvait s’utiliser pour passer commodément de l’écriture Caroline (Caroline tardive) à la gothique primitive. A la fin du XVe siècle, l’écriture gothique (Textura quadrata) était utilisée en même temps que la cursive gothique. Nous voyons avec les exemples de pupitres portatifs que différentes écritures pouvaient être calligraphiées.











































Commentaires